L’aveu de Nantes

© Phil Journe

Extraits

© Maison de la Poésie de Nantes

© Guénaël Boutouillet

L’aveu de Nantes

By and With

Jean-Charles Massera

[Noir] :

Pendant le noir, du plateau, bref hommage d’une vingtaine de secondes à la mémoire de Pascale Casanova : « Les 25 minutes qui suivent sont dédiées à la mémoire de l’écrivaine, essayiste, chercheuse Pascale Casanova disparue il y a quelques jours. Elle avait également écrit un extraordinaire recueil de poésies qui n’ont malheureusement pas trouvé leur éditeur. In Memoriam Pascale Casanova ». [durée approximative : 20 secondes]

lumière / Pleins feux :

Je suis assis au milieu du plateau en corsaire cycliste ultra moulant et maillot assorti, masquant mal mon ventre plus très fit, les jambes repliées. Je passe ma main sur le dessous du genoux découvert. Le programme de MidiMinuitPoésie#18 traîne sur le sol. Un smartphone est posé à mes côtés.

La régie lance le fichier wav. [Timecode : 00h00m00.000s]

Vibreur de portable. Je regarde qui c’est, décide de décrocher :

Ma voix off

– Ouais c’est moi, jte dérange ?

JC au plateau

– Un p’tit peu ouais… En même temps tu vas peut-être pouvoir m’aider… Entre la crème, la cire et l’rasoir, je sais jamais quoi choisir… c’est toujours le truc chiant ça…

[On entend le bruit d’une cafetière en train de préparer du café]

Ma voix off

– Mais euh… Tu vas faire ton truc comme ça ?

JC au plateau

– Hmm…

Ma voix off

– ‘Fin j’veux dire tu vas… tu vas t’épiler ?

JC au plateau

– Ben j’sais pas justement.

Ma voix off

C’est un peu naze non ? [Je tire la tronche] … ‘Fin j’veux dire au niveau visée… Enfin c’est pas… C’est quoi l’thème déjà ?

Je prend un programme qui traîne sur le sol et lis sur un ton un peu monotone et désabusé :

Un truc du style langage des différences et dialogues possibles avec la démocratie… »

Ma voix off

– Mmm… [On entend la voix off se verser du café, puis en croquant un speculoos] Sont vach’ment bon ces speculoos, ‘Jamais compris qu’t’aimais pas ça !… En même temps, si t’as plus rien à dire sur la question, là plus le coup t’envoies un signe fort hein… Dans l’genre repli sur soi. [Pause brève] C’est à quelle heure déjà ?

Je fais un signe de tête discret en direction du public signifiant « bah ça a commencé » !

Ma voix off

– Attends, t’es sur le plateau là ?

Le regard triste, j’opine de la tête.

Ma voix off

– Mais nooon !

JC au plateau

– Ben si !

Ma voix off

– Mais tu leur as dit que… ?

JC au plateau

– Ah bah non.

Ma voix off

– Bon en même temps, faire entendre c’qui t’fait plier enfin c’qui inactive ton écriture… selon toi hein !, c’est vrai qu’ça risque de gonfler un peu tout l’monde, donc pfff, c’est p’t-être pas plus mal…

[Grimace d’étonnement/agacement]

Ben si !… ‘Fin j’veux dire tu passais pour un auteur engagé, quand même !… ‘fin dans la catégorie écriture contemporaine hein, faut s’entendre bien sûr ! [bâillement] Et c’est vrai qu’pour le coup euh, ton rapport au réel… Enfin l’tiens et… enfin… tous c… toutes celles qui pratiquent ce genre d’écriture d’ailleurs… c’est quand même un rapport assez flouté à l’objet quoi !… flouté par la forme hein j’entends , mais bon…

JC au plateau

– ????

Ma voix off

– Tu vois pas c’que j’veux dire !?… [En feuillettant le livre] ‘Tends, faut qu’j’retrouve le passage parce que… ça vaut son pesant d’cacahuètes. J’ai pris de notes en plus… ah voilà ! :

En voix off : lecture très rythmée d’extraits de United Emmerdements of New Order (P.O.L)

Monsieur,

J’ai pris bonne note de la destruction totaaaale de votre habitation. En cas de démolition pour défaut de permis de construire, ce qui semble être votre cas, les dommages causés par des bulldozers encadrés par un grand nombre de soldats et de policiers à votre quatre-pièces, deux cuisines et trois salles de bains, n’entraînent pas droit à réparation.

L’obtention d’un permis de bâtir nécessitant une attente de cinq ans et le paiement de 20 000 dollars pour une maison de 100 m2 de surface, je me vois donc dans l’obligation de vous laisser vivre dans une seule pièce, avec une cuisine et sans salle de bains afin de procéder sans délai à la réaffectation de votre sol.

Sincèrement,

L’occupant

… [Après avoir bu une gorgée de café] Alors là déjà, excuse-moi, mais le petit détournement de prose administrative des autorités pluggé sur une situation on ne peut plus dramatique, je trouve ça maaiis…

JC au plateau

– Non mais ok mais là tu…

Ma voix off

– Non mais ouais ouais ouais, mais laisse-moi finir… Bon déjà, encore une fois excuse-moi, mais c’est limite obscène hein et puis là, la distance, j’suis désolé, elle est pas critique, en tout cas elle l’est plus. Non j’dis ça parce que tu as bassiné pendant des années, mais vraiment bassiné, hein !… sur l’écriture d’la distance critique, sur sa nécessité, sur l’travail qu’y avait à faire pour nous décoller le nez du guidon… en tout cas pour nous décoller des situations d’aliénation. Ben là excuse-moi mais…

JC au plateau

– Non mais là évidemment c’est complèt’ment décontextualisé, tu sors ça comme ça… C’qu’y a avant et avec quoi j’enchaîne, tu zappes, donc oui évidemment !…

Ma voix off

– Mais on va enchaîner, on va enchaîner, t’en fais pas, j’reprends une goutte de café [il boit], je reprends mes notes, et… là aussi j’avais noté, c’est dans la foulée hein :

[Pendant ce temps je fais le mec qui n’écoute plus et essaye de faire des abdos sur le plateau].

Les dommages causés pour défaut de permis de construire par des bulldozers aux occupants d’un pays occupé par la force depuis 1967 n’entraînent pas droit à réparation lorsque l’une des maisons appartenait à Monsieur Yousuf Abou al-Naja (23 ans) et l’autre à Monsieur Hussein Habache (55 ans).

Quiconque désire démolir en tout ou partie une maison appartenant à Monsieur Yousuf Abou al-Naja ou à Monsieur Hussein Habache, à quelque usage qu’elle soit affectée, doit, au préalable, affirmer dimanche que ses troupes avaient l’inten­tion de rester chez elles, même si l’accord de paix stipule qu’elles doivent partir.

Attendu que ces troupes ont l’intention de rester chez elles même si l’accord de paix stipule qu’elles doivent partir, les occupants de bonne foi de locaux à usage d’habitation qu’ils ont mis douze ans à construire ne peuvent s’opposer à la réaffectation sans délai de leur sol.

Attendu que les occupants de bonne foi de locaux à usage d’habitation ne peuvent s’opposer à la réaffectation sans délai de leur sol, si l’exécution des travaux au bulldozer l’exige, ils sont tenus d’évacuer tout ou partie des locaux qu’ils ont mis douze ans à construire.

Bon là je saute quelques lignes parce que ça… [il croque un speculoos] ça dure un peu trop et ça va gonfler tout l’monde !…

Attendu que le droit de démolir en tout ou partie votre maison peut être exercé pour vous laisser vivre dans une seule pièce, avec une cuisine et sans salle de bains, vous avez sept jours, avant l’arrivée des bulldozers, pour démolir la maison que vous avez mis douze ans à construire.

Attendu que vous avez sept jours pour démolir la maison que vous avez mis douze ans à construire, le représentant de l’État qui vous avise que vous avez sept jours pour démolir la maison que vous avez mis douze ans à construire peut vous proposer une tente correspondant à vos besoins et à vos possibilités fournie par l’ONU.

Attendu que le représentant de l’État qui vous avise que vous avez sept jours pour démolir la maison que vous avez mis douze ans à construire peut vous proposer une tente, un village arabe cela n’existe pas, c’est un village où vivent des Arabes, temporairement, de mon point de vue.

Attendu que les parties intégrantes et les accessoires susceptibles d’être séparés de votre maison qui va être démolie sont ce qui reste de vos biens,

Attendu qu’à l’arrivée des bulldozers et des chars ils nous ont crié de quitter la maison,

Attendu que vous quittez votre maison à l’arrivée des bulldozers et des chars,

De la vaisselle et des matelas sont tout ce qui nous reste de nos biens.

On entend soudain des bruits de bulldozers et de pelleteuses et des cris qui me sortent de mon exercice physique.

JC au plateau

– C’est quoi ça ?

Ma voix off

– « ÇA » !? Ben ça tu vois, c’est des maisons palestiniennes qui sont en train d’être détruites. Associated Press… Images brutes… 11 927 vues.

JC au plateau

Je dois entendre ça comme une petite allusion aux chiffres de ventes de mes bouquins ?

Ma voix off

– Aaah non !! Non là tu vois, c’est vraiment pas, en tout cas plus l’problème. Non là on est ailleurs, on est à autre endroit, un autre endroit de pensée comme tu dirais. Déjà là comme tu peux constater y a pas du tout l’flouté qui fait littérature et qui fait forme hein, on voit clair’ment d’quoi on parle !… qui en fait réduit le monde, les situations et les gens qui vivent ces situations en simples matériaux ! Parce que c’est ça l’problème, c’est la réduction de toute cette misère du monde en matériaux quoi !

[Cette dernière attaque semble m’anéantir].

Mais ouais mec ! Mais continuons, continuons dans ton travail de distanciation poétique critique avec l’Histoire et de réduction surtout de vies, ouais de vies en simples matériaux… :

Attendu qu’un village arabe cela n’existe pas,

Attendu que c’est un village où vivent des Arabes, temporairement, de votre point de vue,

De jeunes Palestiniens ont tenté de rassembler ce qui reste de vos biens – de la vaisselle, des matelas – et ont aidé leurs aînés à monter vos tentes fournies par les Nations unies.

Alors là j’précise pour le public hein, histoire de savoir à qui il a vraiment à faire : Monsieur fait du mixage hein voilà ! du mixage entre la parole qui témoigne face caméra et la grammaire des résolutions d’l’ONU qui restent sans effet depuis 1967…

JC au plateau

– Non mais si tu t’arrêtes toutes les trois lignes, évidemment on n’entend plus…

Ma voix off

– Mais on n’entend plus quoi ? La force de l’écriture ? La mise en boucle d’l’histoire ? Le petit formalisme poétique occidental qui croit inventer d’l’inouï à l’endroit d’la question Palestienne ?

JC au plateau

– Pfff… Mais c’est nul… et c’est facile…

[Signes d’agacement à la limite du supportable.]

Ma voix off

– Bon j’vois bien qu’ça t’agace, que j’arrête tout l’temps, qu’j’interrompe ton PHRA-SÉ ! Donc j’vais… on v’, on va a y aller, on va y aller ! :

Si les travaux des bulldozers encadrés par un grand nombre de soldats et de policiers nécessitent votre éviction définitive,

Si un village arabe, cela n’existe pas,

Si c’est un village où vivent des Arabes, temporairement, de notre point de vue,

Vous voulez la guerre. Nous devons être prêts.

Un permis de démolition d’un village où vivent temporairement des Arabes est délivré à toute personne qui rend vraisemblable qu’elle a besoin d’un bulldozer pour se protéger ou pour protéger des tiers ou des choses contre un danger tangible.

Dans le cas où, pour nous protéger ou pour protéger des tiers ou des choses contre un danger tangible, notre gouvernement rend vraisemblable qu’il a besoin de bulldozers, des enfants qui devraient être à l’école nous lancent des pierres et des cailloux.

Dans le cas où des enfants qui devraient être à l’école nous lancent des pierres et des cailloux, nous devons nous protéger.

Attendu que nous devons nous protéger des pierres et des cailloux, Rachid, sept ans, a été frappé d’une balle en pleine poitrine, puis Jamal, huit ans, a été touché à l’abdomen.

– Ça va là ? J’ai martelé bien gravement là où il faut pour qu’la scansion fasse son p’tit effet de p’tite écriture bien forte ? Hein ? Mais t’actives quoi au juste avec ça ? Une fois qu’on a terminé la scansion crescendo qui met en boucle les paroles des oubliés de l’Histoire, on fait quoi ? C’est quoi l’usage du truc ?!!!

[On entend des enfants jetter des pierres sur un char de l’armée d’occupation]

JC au plateau

– Et là c’est quoi ? Encore quelque chose que le flouté de mon écriture a pas su saisir j’imagine…

Ma voix off

– Ah tu r’connais pas ? C’est drôle hein ! Remarque c’est normal, c’est normal parce que… en Massera du début des années 2000, c’qu’on entend, ça donnait :

Mon Père,

Mon épouse et moi, nous sommes croyants. Cet été nous avons passé une semaine en Israël. Nous sommes allé à Jérusalem et à Bethléem, nous avons visité le Mur des Lamentations, le lac de Tibériade et la mer Rouge. Nous avons bien sûr été frappés par la beauté de ces paysages, mais nous devons avouer que certaines choses nous ont véritablement choqués. Par exemple, nous avons vu des enfants qui, au lieu d’être à l’école, lancent des pierres et des cailloux sur des soldats. Comment les parents peuvent-ils laisser leurs enfants dans la rue comme ça, alors qu’il y a la guerre ?

– Franch’ment, c’est confondant !

JC au plateau

– Si l’art et la littérature avaient la capacité d’agir sur la marche du monde ça se saurait !…

Ma voix off

– Oui alors ça c’est… !!! Parce que donc, maintenant hein, vu l’inanité d’tes gesticulations esthétiques et textuelles face à l’étendue d’la catastrophe, parce que c’est quand même bien de c’la qu’il s’agit, toi tu préfères t’rallier à l’esthétique du repli sur ton corps… Toi qu’a tell’ment chié sur l’esthétique du moi moi moi ou d’l’autofiction enfin… franch’ment c’est… c’est confondant !

JC au plateau

– J’ai jamais eu la prétention de produire une écriture qui…

Ma voix off

– Ah ça j’confirme, on en a d’ailleurs la preuve par le son, hein… !

[Timecode : 00h10m52.659s]

[On entend un extrait d’un entretien radiophonique avec Pascale Casanova qui me demande en 2002 de justifier le rapport que j’établis entre mon travail de la forme et le politique :

« Dans quels termes, vous Jean-Charles Massera… [PENDANT LE TEMPS DE L’ENTRETIEN JE ME DIRIGE VERS LE PUPITRE ET LE MICRO SUR PIEDS… JE ME PRÉPARE À CHANTER]

ou le principe d’attribution d’une carte de résident »]

[Timecode : 00h13m44.289s]

JC au plateau

– J’crois qu’après j’dis qu’on n’est pas là pour penser pour et à la place de

Ma voix off

– Mmm… Et… penser avec, ça t’a un peu effleuré l’esprit ou ?… at one point.

[COUPER MON MICRO SERRE-TÊTE HF et NE LAISSER QUE LE MICRO CHANT POUR LA CHANSON]

[Je ne réponds pas, mais réponse vient immédiatement avec la première note (de piano) de la chanson « Je ne veux pas mourir avant »

[Timecode : 00h13m59.202s]

Je prends le micro sur pied dans la main et chante l’intégralité de la chanson.

Les premières paroles arrivent juste après la première note (de piano) :

[Timecode : 00h14m00.679s]

« Depuis juin… ils seraient près de 400… Ce n’est pas la première fois / qu’il y a des morts… […] Dans la partie finale on entend la voix off ouvrir un sachet de speculoos. Le chant se termine deux ou trois notes avant la fin de l’instrumentale « … d’être enterrées vivantes jusqu’au coup, puis… Je ne veux pas mourir avant. »

Depuis juin

Ils seraient près de 400

Ce n’est pas la première fois

Qu’il y a des morts. 

Le 30 décembre

Une manifestation de réfugiés

Regroupés depuis des mois dans un parc

Est dissoute par la police.

Bilan : 26 morts.

Le 27 mars

2 civils dont un commerçant d’la place

Sommairement exécutés

Le 11 mai

Attentat à la voiture piégée

Le 13 juin

Des forces de sécurité masquées

Ont mené des raids

Contre plusieurs maisons occupées par des réfugiés

Le 17 juillet

La guerre s’étend à l’ensemble du pays

Où la résistance s’organise

Le 2 septembre

Des raids aériens font 16 morts

Le 19 septembre

L’ONU fait part de

Sa profonde préoccupation

Devant la situation.

Fait chier…

Fait chier l’idée d ‘savoir

Que profondément préoccupés

Par les événements tragiques qui ont lieu

Depuis qu’je suis enfant

Et qui ont fait

Comme d’habitude

Et depuis toujours

De nombreux morts et blessés

On va vieillir

En apprenant

Que depuis juin

Ils seraient près de 400

Que ce n’est pas la première fois

Qu’il y a des morts. 

Que le 30 décembre

Une manifestation de réfugiés

Regroupés depuis des mois dans un parc

A été dissoute par la police.

Que le bilan est de 26 morts.

Que le 27 mars

2 civils dont un commerçant d’la place

Ont été sommairement exécutés

Que le 11 mai

Il y a encore eu

Un attentat à la voiture piégée

Que le 13 juin

Des forces de sécurité masquées

Ont mené des raids

Contre plusieurs maisons occupées par des réfugiés

Que le 17 juillet

La guerre s’est étendue à l’ensemble du pays

Où la résistance s’est organisée

Que le 2 septembre

Des raids aériens ont fait 16 morts

A-t-on appris mardi

Et que le 19

L’ONU a fait part de

Sa profonde préoccupation

Devant la situation.

Ça ferait quand même chier

De ne jamais voir

Cesser définitivement

L’établissement de colonies de peuplement

Dans des territoires occupés depuis des décennies

Ça ferait quand même chier

De ne jamais voir

Cesser une fois pour toutes

Les déplacements forcés de populations

Les déplacements forcés de populations

Ça ferait quand même chier

De mourir

En sachant

Que des combattants continueront

D’être officiellement assimilés à des terroristes.

Ça ferait quand même chier.

Ça ferait quand même chier

De mourir

En sachant

Que depuis le début du conflit

Des soldats se sont rendus responsables

De massacres d’une brutalité inouïe

D’incendies d’habitations civiles

Dans l’est du pays

Qu’au total

Plus de 1.330 personnes ont été victimes de viols

Au cours du premier trimestre dans cette région

Où les affrontements ont repris

A-t-on appris mardi

Auprès de la Mission des Nations unies [lier la suite]

Ça ferait quand même chier

De mourir

En sachant que d’autres femmes

Continueront d’être jugées

Coupables d’adultère par un tribunal

D’être enterrées vivantes jusqu’au cou,

Puis…

Je n’veux pas mourir avant…

La voix off reprend sur la dernière note de la chanson.

[Timecode : 00h17m00.274s]

[REBRANCHER MON MICRO SERRE-TÊTE HF]

Ma voix off

– Bon, c’est vrai que t’es pas Bob Dylan non plus hein !

[Silence]

– En fait, ton vrai problème, c’est ton côté effondré !

[Bref silence et en mangeant des speculoos]

Pour pas s’effondrer, pour rebondir donc, faut inventer d’l’énergie, faut la produire, la diffuser, la faire circuler. Faire circuler la possibilité d’un… d’un autrement. Et j’suis désolé, mais… faire circuler et produire de l’énergie, c’est pas Droopy-Compatible !

Rictus d’étonnement de JC

Ma voix off

– Excuse-moi…

JC au plateau

– Non mais c’est bon.

Ma voix off

– Non mais en même temps, j’dis ça mais p’t-être que tu voulais faire autre chose, enfin dire autre chose avec ton corsaire, ton maillot de cycliste là… Non ?

[Je réagis avec une grimace du genre « ah bah c’est pas trop tôt ! »]

– Non mais j’avoue là j’suis parti sur des… des histoires de prise de parole, de prises de positions textuelles… un peu à l’ancienne… [comme en aparte] qu’est en plus une position politique très mec ! Hein… envahir l’espace du verbe, par le verbe… masculin… le Man-Text-Spreading !…

[Je lève le pouce en signe « enfin, tu commences à comprendre »… ]

– C’était p’t-être pas ça l’enjeu en fait… Du coup j’ai cassé ton truc là non ?

JC au plateau

– Un peu oui !

Ma voix off – Bon, cela-dit quand même venir sur une scène littéraire comme ça, avec juste ton corps, c’est un peu… euh…

JC au plateau

– Bah c’est sûr si tu laisses pas la chose se déployer…

Ma voix off

– Mmm… et donc le nouveau geste politique, ce s’rait quoi ? L’épilation live sur scène ?…

JC au plateau

Bah déjà en tant que mec, essayer d’habiter l’espace et l’histoire autrement… Arrêter d’être le seul sujet de son écriture… redistribuer la parole… les rôles…

Ma voix off

– Mmm donc j’aurais dû t’laisser en fait…

JC au plateau

Ben ouais !…

[Silence]

Ma voix off

– D’accord mais euh… juste, pour l’énergie, tu vas quand même faire un truc ou ?…

[COUPER DÉFINITIVEMENT MON MICRO SERRE-TÊTE HF ET NE ME LAISSER QUE LE MICRO CHANT JUSQU’À LA FIN]

[Je reprends le micro chant… Commencent les premières notes de l’instrumentale de Tunnel of Mondialisation]

[Timecode : 00h18m56.501s]

Je commence à chanter à [Timecode : 00h19m24.416s]

J’ai connu la déréalisation du monde

et le déficit d’expérience

J’ai connu la conscientisation des coordonnées de l’histoire en cours

et les conditions de refoulement de l’épanouissement des subjectivités.

J’ai déconstruit les processus de l’aliénation ordinaire

des corps et des consciences

J’ai déconstruit les dispositifs d’instrumentalisation

des affects et de la libido.

J’me suis fait chier avec ça depuis 91…

C’était la première guerre du Golfe

C’était l’entrée dans une nouvelle ère

Celle du cynisme

et de la déréalisation du temps vécu par les exclus de la croissance

Celle de la réduction définitive de mon imaginaire

au seul usage des biens et des services.

Celle de l’indexation du temps de soi

sur le seul rythme de la croissance.

Celle de la substitution de mes pulsions servant la seule rotation du marché

à mes désirs.

Celle de la raison économique et des intérêts financiers

comme seule et unique fin.

Putain d’tunnel…

Tunnel fondé sur la seule et unique expression d’un ensemble géométrique de rapports de pouvoir et de domination

Putain d’tunnel…

Tunnel créés par les marchés mondialisés

Tunnel de ma déréalisation…

Tunnel à la con…

Tunnel of Mondialisation…

J’ai essayé de rebondir…

Comment faire avec ce donné-là ?

Comment on se projette ?

Comment faire à sa mesure et selon ses capacités propres,

Comment faire l’expérience du temps et de l’espace dans une culture

de la vitesse, de la performance et de la négation des loosers ?

J’ai essayé l’appropriation,

L’appropriation des formes de représentation de l’industrie culturelle

Du temps libre,

D’un temps de travail non assujetti aux besoins et au rythme de la croissance

J’ai essayé l’idée d’un possible,

L’idée de me coucher le soir à un autre endroit de pensée

Que celui connu au lever

Un autre endroit de pensée

Que celui prévu par nos activités professionnelles, notre situation sociale, notre localisation…

L’idée d’écrire la partition de ma journée,

L’idée d’un possible et d’un moyen qui me soient propres.

L’idée d’une possibilité

Celle de nous approprier un tant soit peu

une part du temps qui nous occupe et des espaces que nous occupons…

Et ah oui… ah oui… j’ai essayé d’être avec toi aussi…

Putain d’tunnel…

Tunnel fondé sur la seule et unique expression d’un ensemble géométrique de rapports de pouvoir et de domination

Putain d’tunnel…

Tunnel créés par les marchés mondialisés

Tunnel de ma déréalisation…

Tunnel à la con…

Tunnel of Mondialisation…

Le chant se termine environ au [Timecode : 00h22m20.501s]

Puis laisser la très longue instrumentale remixée en échos (attention aux saturations) courir jusqu’à la fin

Pendant le temps de l’instrumentale, je me laisse lentement glisser au sol… les mains sur les oreilles puis me redresse à la toute fin

[Timecode : 00h25m26.371s]

« In Memoriam Pascale Casanova ».