Stopped/Recomposed HiStories
Date | Year: 2018.
Impression directe sur Dibond | Direct Print on Aluminium Dibond.
315 cm x 210 cm
Stopped Histories (Genèse et construction du projet)
« Stopped Histories », est une série de recompositions d’images d’endroits situés en Europe où l’Histoire s’est arrêtée. Plus précisément, une recomposition d’images de territoires, d’étendues plus ou moins grandes où une forme de vie humaine inscrite dans une Histoire et une culture collectives ou rendue nécessaire par une Histoire politique ou économique a disparu et dont on ne perçoit plus aujourd’hui que des traces, des signes – lesquels ne se laissent pas interpréter « à première vue ». Des endroits et des formes de vie humaine qu’il faut recomposer en rassemblant les informations que l’on peut obtenir ensuite (le temps de la recherche documentaire) et donner à lire (à légender) sous la forme de mots-clés, de hashtags.
L’origine de ce projet remonte au début de l’année 2018 à l’’occasion d’un séjour en Croatie et d’un court passage en Bosnie-Herzégovine. En quittant la côte adriatique en direction de la Bosnie-Herzégovine, je suis frappé par le nombre de façades d’habitations en pleine campagne encore marquées par les impacts de balles, les maisons en ruine et les hameaux abandonnés. « … And you saw all these abandonned houses and villages along the road?… » me demande-t-on à la frontière bosniaque où je suis retenu pendant plus d’une heure parce que la vignette de mon assurance auto n’était plus valable. Le douanier bosniaque avec qui je discute – et parlemente (nous sommes samedi et mon assureur est injoignable) – dans la guérite m’explique que « the Serbs used to live there » et d’enchaîner sur le fait que les communautés se sont déchirées, qu’elles ne se parlent désormais plus… que le retour des Serbes qui vivaient là était impossible, que j’ai la chance de vivre dans un pays uni… Conversation qui fera écho à celle que ma compagne et moi aurons quelques jours plus tard avec la propriétaire de notre airbnb à Zadar : « Nobody here will tell you about the war… I belong to a generation which did things that nobody talks about. Horrible things have been done on both sides… And yet, at one time, we were united, we lived together, in Yugoslavia, but now… »… Quelques heures avant de connaître l’histoire de ces villages, j’avais pris quelques photos de ces maisons abandonnées ou laissées en plan alors qu’elles étaient encore en construction, ces murs troués de balles… mais sans savoir réellement quoi en faire. Cependant, ces images et cette histoire qui s’est brutalement ici, ces villages et ces campagnes dont le développement semblait s’être brutalement arrêté, ces personnes qui avaient du abandonner leur terre et leur histoire me travaillent pendant de longs mois…
Sur la route du retour en France, les traces restées visibles de cette guerre, ou plutôt la vision d’un territoire où la vie n’a pas repris – ou pu reprendre – me renvoient alors au souvenir d’un voyage au début des années 90 que j’avais effectué dans les Ardennes françaises et la Meuse. J’avais été frappé de voir à quel point, en de nombreux endroits, le paysage semblait s’être arrêté à un moment de l’Histoire, lors de la première guerre mondiale. De fait, en de nombreux lieux, on pouvait avoir le sentiment qu’aucune activité n’avait repris ou ne s’était développée. Au point que dans certains villages, la seule construction qui faisait signe, parce que haute et imposante dans son rapport d’échelle avec les habitations et autres bâtiments, était le monument aux morts… Des monuments aux morts qui apparaissaient alors comme les seuls reliefs au milieu d’une terre dans laquelle on continuait à trouver des mines ou des bombes enfouies.
Quelques mois plus tard, en classant mes photos, je m’agace de la qualité relativement faible de clichés datant de 2013, pris trop rapidement avec un appareil Reflex que je j’avais loué pour faire des tests vidéo en basse lumière aux abords d’une mine de lignite à ciel ouvert à l’est de l’Allemagne, dans la région de Lusace, près de la frontière polonaise. Plus tard, j’appris que certains villages à proximité de ces mines étaient menacés de déplacement, voire de destruction (et que cette menace concernait également plusieurs villages en Rhénanie) en raison des différents projets d’extension des mines. (Aujourd’hui, si certaines mines ont fermé et font actuellement l’objet de renaturation, d’autres ont continué à se développer et de nombre de maisons et de villages ont été rasés depuis. Et aujourd’hui, des villages en cours de destruction, comme celui de Lützerath connaissent une forte résistance de la part des habitant.e.s et de groupes militants.) Commence alors à germer l’idée d’un projet de consignation de certaines de ces histoires de vies humaines arrêtées par une Histoire qui les dépasse. Ici une Histoire liée aux besoins de la transition énergétique allemande, là à la dislocation de la Yougoslavie.
En 2019, lors d’un séjour sur l’île de Lewis dans le nord-ouest de l’Ecosse, la découverte de bâtiments militaires abandonnés ayant appartenus à la Royal Air Force m’oriente sur une autre piste de travail. Ce complexe militaire situé à l’extérieur du village de Aird Uig était une station radar de la RAF. Le site a été construit dans le cadre du programme ROTOR, un système de radar de défense aérienne élaboré par la Grande Bretagne au début des années 1950 pour contrer une éventuelle attaque de bombardiers soviétiques. (Le site a ensuite été utilisé par la RAF comme station de communication et site radar jusqu’en 2000. Le site a ensuite été repris par l’OTAN comme centre de communications jusqu’en 2010). Ici, si l’activité humaine a déserté l’île (une île par ailleurs quasi déserte), c’est parce qu’une certaine Histoire s’est arrêtée : celle de la guerre froide. Les images ramenées de Croatie qui sont à l’origine de cette première composition sont donc les premières d’une série en cours.
Stopped Histories (Genesis and Construction of the Project)
“Stopped Histories” is a series of recomposed images of places in Europe where History has come to a halt. More precisely, it is a recomposition of images of territories—of varying sizes—where a way of human life, rooted in a collective History and culture or made necessary by a political or economic History, has vanished. Today, we perceive only traces, signs—which are not immediately legible “at first glance.” Places and forms of human life that must be reconstructed by gathering information obtainable afterwards (the time of documentary research) and made readable (captioned) in the form of keywords, hashtags.
The origin of this project dates back to early 2018 during a stay in Croatia and a brief passage through Bosnia and Herzegovina. Leaving the Adriatic coast for Bosnia and Herzegovina, I was struck by the number of house facades in the open countryside still marked by bullet holes, by ruined houses and abandoned hamlets. “… And you saw all these abandoned houses and villages along the road?…” I was asked at the Bosnian border, where I was held for over an hour because my car insurance vignette was no longer valid. The Bosnian customs officer with whom I talked—and negotiated (it was Saturday and my insurer was unreachable)—in the booth explained that “the Serbs used to live there” and went on to say that the communities had torn each other apart, that they no longer spoke to each other… that the return of the Serbs who lived there was impossible, that I was lucky to live in a united country… A conversation that would echo one my partner and I had a few days later with the owner of our Airbnb in Zadar: “Nobody here will tell you about the war… I belong to a generation which did things that nobody talks about. Horrible things have been done on both sides… And yet, at one time, we were united, we lived together, in Yugoslavia, but now…”… A few hours before learning about the history of these villages, I had taken some photos of these abandoned houses or those left unfinished after construction began, these walls riddled with bullet holes… but without really knowing what to do with them. However, these images and this history that had abruptly ended here, these villages and rural landscapes whose development seemed to have suddenly stopped, these people who had had to abandon their land and their history, stayed with me for long months…
On the road back to France, the still-visible traces of that war, or rather the vision of a territory where life had not resumed—or could not resume—brought back the memory of a trip I took in the early 1990s to the French Ardennes and the Meuse region. I had been struck to see how, in many places, the landscape seemed to have stopped at a point in History, during the First World War. Indeed, in many locations, one could have the feeling that no activity had resumed or developed. To the point that in some villages, the only structure that stood out, because it was tall and imposing in its scale relative to the homes and other buildings, was the war memorial… War memorials that appeared then as the only landmarks in the middle of a land where one could still find buried mines or bombs.
A few months later, while sorting my photos, I became annoyed by the relatively poor quality of shots from 2013, taken too hastily with a DSLR camera I had rented to test low-light video on the edges of an open-pit lignite mine in eastern Germany, in the Lusatia region near the Polish border. Later, I learned that some villages near these mines were threatened with relocation, even destruction (and that this threat also concerned several villages in Rhineland) due to various mine expansion projects. (Today, while some mines have closed and are undergoing renaturation, others have continued to develop, and numerous houses and villages have been razed since. And today, villages in the process of destruction, like Lützerath, are seeing strong resistance from inhabitants and activist groups.) The idea then began to germinate for a project to document some of these histories of human lives halted by a History beyond their control. Here, a History linked to the needs of the German energy transition; there, to the dissolution of Yugoslavia.
In 2019, during a stay on the Isle of Lewis in northwestern Scotland, the discovery of abandoned military buildings that had belonged to the Royal Air Force directed me toward another line of work. This military complex located outside the village of Aird Uig was an RAF radar station. The site was built as part of the ROTOR program, an air defence radar system developed by Britain in the early 1950s to counter a possible attack by Soviet bombers. (The site was later used by the RAF as a communications station and radar site until 2000. The site was then taken over by NATO as a communications centre until 2010). Here, if human activity has deserted the island (an otherwise almost deserted island), it is because a certain History has ended: that of the Cold War. The images brought back from Croatia, which are at the origin of this first composition, are therefore the first in an ongoing series.